Les territoires des périphéries urbaines sont porteurs de patrimoines matériels et immatériels multiples, souvent peu ou mal connus : grands ensembles, friches industrielles, tiers-paysages, cités jardins, îlots pavillonnaires, mémoire et culture ouvrière, traditions populaires, culturelles et artistiques liées aux mouvements des migrations et à l’extraordinaire multiculturalité des banlieues.
La labellisation du Plus Petit Cirque du Monde en tant que Centre Culturel de Rencontre en 2023 marque une étape décisive dans sa capacité à promouvoir les architectures et patrimoines des périphéries. Plus ancien label du Ministère de la Culture, créé en 1972 pour donner une nouvelle vie artistique et intellectuelle à des sites patrimoniaux majeurs, le réseau des Centre Culturels de Rencontre n’avait jusqu’alors jamais investi les périphéries urbaines. En devenant le 21e site labellisé et le premier implanté en banlieue, le Plus Petit Cirque du Monde élargit le périmètre même de la notion de patrimoine : il affirme que les grands ensembles, les friches, les cultures populaires, les mémoires migratoires et les formes artistiques émergentes constituent elles aussi des héritages à reconnaître, documenter et transmettre.
Dans cette perspective, la création du pôle Patrimoines et Architectures des Périphéries en 2025, par Le Plus Petit Cirque du Monde vise à structurer un travail de recherche, de documentation et de valorisation des héritages périphériques, en dialogue avec les transformations urbaines en cours.
Le 16 octobre dernier, la deuxième Journée d’études consacrée aux Patrimoines, Architectures et Paysages des Périphéries s’est tenue au Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux. Organisée, chaque année, dans le cadre du programme Patrimoines et Architectures des Périphéries — fondé, structuré et déployé par Le Plus Petit Cirque du Monde — la Journée d’études vise à reconnaître la vitalité des périphéries urbaines, valoriser leurs passés, interroger leurs enjeux actuels et imaginer leurs possibles futurs.
Plus de 100 chercheur·euse·s, architectes, étudiant·es, habitant·es et acteur·rice·s associatifs ont ainsi croisé leurs expertises et leurs expériences pour questionner ce qui fonde l’héritage des villes des périphéries. Une journée de réflexion collective nourrie par des productions visuelles, textuelles et cartographiques et, marquée symboliquement par les 10 ans du bâtiment du Plus Petit Cirque du Monde, conçu par Loïc Julienne et Patrick Bouchain.
Sont intervenu·e·s lors de cet événement :
Marie-Hélène Amiable, Khadija Barkani, Inès Belghit, Emmanuel Bellanger, Patrick Bouchain, Kenza Boumaaz, Cathy Bouvard, Fanny Cottet, Nancie Cumet, Alexandre Field, Simon Givelet, Mathilde Huet, Massimo Hulot, Marcin Idzkowski, Dimitra Kanellopoulou, Anne-Gaëlle Leydier, Elise Martinot, Quentin Metge, Caroline Niémant, Joachim Pflieger et Carl Segaud.
La Journée d’études annuelle du programme Patrimoines et Architectures des Périphéries entend s’inscrire, durablement, dans le paysage des réflexions sur les périphéries et, contribuer à leur reconnaissance comme des espaces porteurs de patrimoines riches, complexes et en constante évolution.
jigsaw donne à partager les Actes de cette deuxième Journée d’études qui dressent le bilan, en explorant les nombreux sujets évoqués lors des échanges et réflexions issus des conférences et ateliers.

Actes de la 2ème Journée d’études
Comment réhabiliter sans effacer ?
Comment expérimenter sans rompre les continuités mémorielles ?
Comment prendre soin des lieux et des usages existants tout en accompagnant les mutations urbaines ?
La tenue de cette deuxième Journée d’études s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par des crises politiques, sociales et climatiques qui interrogent les formes de coopération territoriale et la capacité des acteurs à recréer du lien. Les lieux culturels apparaissent à cet égard comme des espaces privilégiés de rencontre, de débat et de production collective de sens. Nous savons aujourd’hui que cette crise démocratique nous amène aussi à mieux collaborer avec la société civile, et à repenser nos relations. La tenue de tels évènements, permettant de faire dialoguer divers acteurs (chercheur·euses, architectes, élu·es, étudiant·es, habitant·es et acteur·trices associatifs) autour d’enjeux communs, en croisant expertises académiques et savoirs situés, constitue à cet égard une voie de sortie privilégiée.
Si la première édition en 2024 avait posé les bases d’une réflexion sur la reconnaissance des patrimoines des périphéries et sur la nécessité de changer de regard, cette deuxième journée en a approfondi et en a élargi le cadre. Elle a marqué un double déplacement.
D’une part, la deuxième Journée d’études a décentré l’analyse en affirmant que les périphéries ne sauraient être réduites aux seules marges parisiennes. Les interventions de Dimitra Kanellopoulou, Simon Givelet, Alexandre Field ou Fanny Cottet ont permis d’inscrire la réflexion dans des contextes variés — internationaux, métropolitains ou régionaux — et de mettre en évidence la diversité des situations périphériques. Ce déplacement géographique a ouvert la voie à une lecture comparée des dynamiques de transformation, de patrimonialisation et de réhabilitation.
D’autre part, cette deuxième édition a approfondi la question des modalités d’action. Au-delà du constat de la richesse patrimoniale des périphéries, elle interroge les pratiques concrètes de valorisation : Comment réhabiliter sans effacer ? Comment expérimenter sans rompre les continuités mémorielles ? Comment prendre soin des lieux et des usages existants tout en accompagnant les mutations urbaines ?
Les échanges ont mis en lumière : l’importance de l’expérimentation, du soin, du travail de mémoire et de l’implication des habitant·es dans les processus de transformation.

L’architecture comme bien commun et pratique populaire
avec Patrick Bouchain, architecte du Plus Petit Cirque du Monde et Grand Prix de l’Urbanisme 2019
Considérer l’architecture non comme un art réservé aux spécialistes, mais comme une pratique intrinsèquement populaire – tel est le pari réalisé par Patrick Bouchain dans tout son travail d’architecte. Cette affirmation s’appuie sur le constat très simple: nous habitons tous.
L’expérience de l’espace construit ne relève donc pas d’un savoir technique exclusif, mais d’une pratique quotidienne partagée.
Penser l’architecture comme art populaire conduit à interroger la manière dont les projets sont conçus et légitimés. Toute nouvelle construction doit être envisagée comme un bien social partagé, inscrit dans un territoire habité. Elle ne peut se réduire à l’application d’un règlement ou à la mise en œuvre d’une expertise descendante. En ce sens, l’architecture procède d’un processus de négociation: négociation avec un site, avec des usages existants, avec des voisinages, avec des contraintes matérielles et sociales. À ce titre, P. Bouchain parle de l’architecture comme du « théâtre des négociations »-notion fondamentale revenue à plusieurs reprises lors des échanges. Cette négociation constitue une condition d’appropriation et d’inscription durable du bâtiment dans son environnement.
Cette conception s’incarne dans une manière particulière de conduire le chantier-conçu non pas comme un espace fermé mais comme un lieu de rencontre entre élu·es, habitant·es, ouvrier·ères, architectes et technicien·nes. Au-delà d’une participation uniquement consultative, certains projets architecturaux, comme la construction du bâtiment du PPCM, choisissent de valoriser l’implication active de tous les acteurs d’un territoire dans le processus même de fabrication. Le chantier ouvert permet l’expression des savoirs techniques et critiques, et réintroduit une dimension communautaire et populaire dans l’acte de construire.
La réflexion de Patrick Bouchain s’appuie également sur une critique de la pérennité comme valeur dominante de l’architecture contemporaine.
Très tôt dans sa pratique, il comprend que ne penser que par le pérenne limite la pratique architecturale.
À l’inverse, l’éphémère permet l’expérimentation: il autorise l’essai, l’observation des usages, l’ajustement. Il rend possible un processus évolutif plutôt qu’un résultat figé. Ce positionnement prend aujourd’hui une dimension écologique. Le secteur du bâtiment constitue l’un des principaux consommateurs de matières premières et l’un des grands producteurs de déchets difficilement réemployables. La démolition d’ouvrages en béton illustre les limites d’une conception strictement pérenne de l’architecture. La notion d’« éphémère démontable » procède de cette même réflexion. Elle vise à intégrer la possibilité du démontage et du réemploi dès la conception d’un bâtiment. De nombreuses architectures vernaculaires reposent d’ailleurs sur cette capacité à assembler, démonter et réassembler.
Moins denses que les centres, les périphéries conservent souvent des traces visibles de leur histoire, de leur ruralité passée ou de leurs transformations successives. Cette stratification rend lisible des processus urbains que les centres ont parfois effacés. La périphérie offre également des espaces de respiration susceptibles d’accueillir des expérimentations écologiques et sociales. Dans un contexte de transition, elle peut constituer un terrain privilégié pour inventer d’autres manières de construire et d’habiter l’émergence d’un Centre Culturel de Rencontre consacré aux Patrimoines des Périphéries, implanté dans un cirque à Bagneux, témoigne de cette capacité à déplacer le regard et invite, plus largement, à changer notre manière de regarder et de penser les périphéries.

Transmettre l’histoire des quartiers populaires
avec Emmanuel Bellanger, directeur du Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS) UMR 8058, directeur de recherche du CNRS, membre du conseil scientifique de l’exposition Banlieues Chéries et administrateur de l’AMuLoP (Association pour un Musée du Logement Populaire)
L’an dernier, l’intervention d’Emmanuel Bellanger appelait à considérer la banlieue non plus comme un espace périphérique, mais comme un territoire central dans l’histoire contemporaine. Cette proposition visait à rompre avec une lecture marginalisante des banlieues, pour les réinscrire pleinement dans les dynamiques politiques, sociales et culturelles qui structurent l’histoire nationale. Ce renversement de perspective historique s’accompagnait d’un appel à changer de regard sur les banlieues et de les envisager dans leur pluralité : ne plus raconter une histoire unifiée de la banlieue, rendre compte de la diversité des expériences et des récits qui la composent. Les banlieues apparaissent ainsi comme des espaces complexes, traversés par des formes d’engagement, d’innovation politique et de création culturelle, loin des représentations homogénéisantes ou strictement négatives qui leur sont souvent associées.
L’intervention proposée cette année est venue compléter ce cadre en mettant l’accent sur les enjeux de transmission de la mémoire. En effet, s’il apparaît nécessaire de reconnaître la centralité des banlieues dans l’histoire contemporaine, il l’est tout autant d’interroger les modalités par lesquelles cette histoire peut être transmise et appropriée. Transmettre l’histoire des lieux et de leurs habitant·es constitue une condition essentielle pour raconter autrement l’histoire de France, en y intégrant des récits longtemps restés en marge des grands cadres narratifs nationaux.
Pour répondre à ces enjeux, l’approche participative s’impose aujourd’hui comme un prolongement cohérent. Il devient ainsi nécessaire de produire des savoirs avec les habitant·es, et non uniquement à propos d’elles et eux. Cette posture engage une conception de la recherche et de l’écriture de l’histoire comme pratiques ouvertes, attentives aux usages sociaux du passé et aux formes de ré-appropriation des récits. Elle rejoint ainsi l’ambition de faire une science avec et pour la société, capable de reconnaître la pluralité des expériences et de redonner aux acteurs concernés une place active dans la construction et la transmission de leur histoire.

Prendre soin des Périphéries
avec la modération de Nancie Cumet, responsable territoriale de l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine et les interventions de Dimitra Kanellopoulou, maîtresse de conférence, ENSA Paris-Malaquais – PSL, laboratoire AAU équipe CRESSON et d’Alexandre Field, maître de conférences, ENSA Marseille/co-fondateur du Bureau des Guides
La marche : une première entrée sur le territoire
« On essaie de relier tous ces projets, ces complexités, d’arriver à comprendre et trouver une place à l’architecture là-dedans.
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On fait classe dehors : on sort, on va voir. C’est un moment fort d’intégration, de solidarité, de connaissance entre eux et avec les enseignants. C’est aussi un moment de rencontre avec le territoire dans lequel ils vont habiter pendant les 5 ans de leurs études et dans lequel ils vont peut être travailler : c’est un geste d’hospitalité. »
Alexandre Field
« L’effort de décentrement du regard est très important, c’est un prétexte pour parler des périphéries, de la ville et des différents modes d’habiter. »
Dimitra Kanellopoulou
Faire récit pour engager un dialogue
« C’est ce que l’on pourrait apprendre dans les écoles d’architecture : pour faire projet, on peut commencer par faire récit : créer un récit commun qui consisterait à ne pas se mettre d’accord mais à entrer en conversation.
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Habiter, tout le monde sait le faire, sait en parler mais chacun utilise des mots différents pour le faire. »
Alexandre Field
Les outils des architectes : que transmettre aux étudiant·es en école d’architecture ?
« Au sein de l’enseignement en architecture, notre responsabilité aussi est de parler politique. Car l’on ne peut pas dissocier l’acte de bâtir, d’imaginer un monde meilleur par la forme, par les rapports sociaux, des personnes qui habitent un territoire… À un moment, on a besoin de créer des logements pour loger le plus grand nombre. L’acte de construire est toujours d’actualité et c’est très politique. »
Dimitra Kanellopoulou

Les Périphéries comme lieux d’expérimentations
Quelles sont les formes et les conditions de l’expérimentation dans les territoires périphériques ?
avec la modération de Joachim Pflieger, délégué général de la Fondation Palladio et les interventions de Simon Givelet, architecte, président de Saisons Zéro (Monastère des Clarisses, Roubaix), co-fondateur de Zerm (association d’architecture spécialisée dans le réemploi et la réhabilitation – fondée en 2017), enseignant à l’ENSAP de Lille et de Fanny Cottet, attachée d’enseignement et recherche à l’École d’urbanisme de Paris, chercheuse au Lab’Urba
Des conditions favorables à l’installation d’une activité d’expérimentation à un fort impact social
Du fait de rapports fonciers spécifiques, d’une pression économique parfois moindre et d’héritages industriels ou institutionnels en transformation, les territoires périphériques, hors banlieue parisienne, offrent des marges de manœuvre propices à l’épreuve de modèles alternatifs de fabrication de la ville. Ces contextes permettent d’interroger les cadres dominants de la maîtrise d’œuvre et d’ouvrir des processus fondés sur l’occupation, l’usage, l’implication des habitant·es et l’activation des ressources locales.
La faible pression foncière crée ainsi une marge d’action essentielle, autorisant l’épreuve de nouveaux usages sans exigence immédiate de rentabilité.
La situation de marge, caractérisée par une pression foncière réduite et un moindre intérêt économique, devient ainsi un levier fondamental de l’expérimentation.
« L’autre Soie à Villeurbanne est un lieu qui n’a jamais arrêté de vivre, il a toujours eu une forme d’occupation, une forme de transition.
Les acteurs de ce centre social, les différentes personnes qui habitaient sur ce site, ont toutes été embarquées dans ce projet urbain, et dans la transformation d’un gros morceau de ville. »
Fanny Cottet
Une responsabilisation des acteurs et encadrement
L’un des éléments centraux de ces démarches réside dans l’énergie déployée et l’implication concrète des porteurs de projet. Cette implication est physique, quotidienne et partagée.
La réhabilitation se définit avant tout comme une question d’ordre moral. Elle consiste à redonner une pertinence sociale, affective, esthétique, symbolique et politique à ce qui, dans un contexte donné, est considéré comme perdu ou sans valeur. Elle ne devient réelle qu’à travers un projet incarné, capable de rendre visibles ces différentes dimensions.
La réhabilitation commence lorsque l’usage révèle la valeur du lieu, dimension largement absente des outils classiques de la maîtrise d’œuvre.
Gouvernance, dialogue et effets de l’expérimentation
Les démarches expérimentales analysées ouvrent la voie à de nouvelles formes de gouvernance.
Ces processus sont toutefois souvent mis en péril par des tensions entre les acteurs, et la nécessité des négociations est constante. Dans ce cadre, les activités culturelles jouent un rôle central. Elles permettent de rassembler les habitant·es, d’accompagner le chantier, d’investir les espaces en transformation et de rendre supportable une situation de travaux sur le temps long. La culture agit ici comme un médiateur, facilitant l’engagement collectif et la cohabitation avec le chantier.
Comment passer du transitoire au pérenne ?
« L’un des points communs dans tous les patrimoines qu’on a, c’est qu’ils ont eu plusieurs usages. Donc cette question du temps de l’usage et du moindre usage, elle n’a pas toujours été aussi simple et unique que ça dans l’histoire de l’architecture. »
Simon Givelet

Sols et Mémoires
Comment les villes gardent-elles la trace des événements qui la traversent ?
avec Cathy Bouvard, directrice des Ateliers Médicis et les interventions de Khadija Barkani, architecte au sein de l’agence Encore Heureux et permanente architecturale aux Ateliers Médicis, habitante de Clichy-sous-Bois depuis 25 ans et Inès Belghit et de Kenza Boumaaz , membres du collectif L’Étincelle, média participatif imaginé par des jeunes de Clichy-sous-bois et de Montfermeil
Réemploi et travail de mémoire
L’un des objectifs majeurs dans la conception des Ateliers Médicis consiste à édifier un bâtiment issu de son territoire. Cette ambition se traduit notamment par un recours structurant au réemploi, envisagé dans le projet à la fois comme un levier écologique, un principe constructif et un outil de travail mémoriel.
« Ce travail de mémoire se prolonge enfin dans la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, dont la programmation s’articule autour d’une mémoire sensible, artistique et vivante des quartiers, envisagés comme des territoires en perpétuelle transformation. On sait qu’il faut quand même un changement, on ne sait pas lequel. Et en même temps, on aimerait bien que ça reste comme ça, parce qu’un bâtiment, ce n’est pas juste un lieu où on a vécu, où on est passé, c’est un lieu où il y a une histoire, il y a une mémoire. Quand on change un endroit, ça change aussi ce qui a été vécu. »
Inès Belghit, membre du collectif l’Etincelle, média
Ancrage territorial et lien avec les habitant·es : habiter le territoire pour mieux l’appréhender
L’un des enjeux centraux du projet des Ateliers Médicis réside dans la construction d’un lien durable avec les habitant·es du territoire, fondé sur la prise en compte de leurs vécus, de leurs perceptions et de leurs attentes.
« La phase de permanence architecturale, avant la construction, a permis de nourrir considérablement le projet. Pendant le premier mois, on a mené un vrai travail de terrain : rencontres avec les mairies, les associations… Ces échanges ont permis de recueillir des informations sur l’actualité du quartier, les bâtiments voués à la démolition, des pistes d’idées ou de matériaux à sauver. Ensuite, il a fallu arpenter le territoire, photographier, observer, repérer ce qui pouvait être encore réemployé, et surtout trouver les bons interlocuteurs pour rendre ces réemplois possibles – ce qui est souvent la partie la plus complexe.
[···]
Habiter ici me permet de connaître facilement les besoins et les enjeux du territoire. Ça m’apporte aussi de la sensibilité aux choses et au territoire, ce qui permet de réellement y croire et par conséquent de convaincre les autres. J’ai la même sensibilité que les autres, ce qui aide forcément à trouver des réponses qui leur parlent et qui font sens pour eux. C’est plus compliqué de construire et de parler d’un projet avec cette sensibilité alors que l’on n’y habite pas. Ça permet aussi d’être identifiée sur le territoire : c’est donc beaucoup plus rapide de faire venir du monde à la permanence par exemple. » Khadija Barkani
Parler depuis les quartiers populaires
« Nous, on dit toujours que nous aurons réussi notre travail le jour où les quartiers populaires seront un endroit d’où l’on parle mais pas dont on parle. »
Cathy Bouvard

Sols et Mémoires
Réparer les sols des Périphéries
avec la modération d’Élise Martinot, architecte DPLG et urbaniste, chargée de communication et partenariats au CAUE92 et les interventions de Caroline Niémant, directrice du Pré, Parc rural expérimental à Nanterre, de Quentin Metge, responsable agricole, écologique et biologique du Pré et de Massimo Hulot, responsable d’appui transversal aux opérations du PHARES pôle ESS, association Halage, l’Île-Saint-Denis
Qu’entend-on par « réparation » lorsqu’il s’agit des Périphéries ?
Le terme recouvre plusieurs acceptions. Il renvoie d’abord à une dimension biologique: réparer un sol, restaurer ses fonctions écologiques, régénérer ses capacités vitales. Il engage aussi une dimension sociale et économique: réparer des territoires marqués par des formes de relégation, redonner des usages, recréer de l’activité et de l’emploi. Interroger cette notion permet de comprendre comment les actions présentées s’inscrivent dans leur contexte territorial: elles prennent appui sur des sols souvent pollués, compactés, malmenés par l’histoire urbaine et industrielle, mais porteurs de strates, de mémoires et de potentialités.
Une approche régénérative du territoire
« Même si le site est pollué, l’idée n’est pas forcément de le dépolluer. Il s’agit plutôt de rendre ses fonctions écologiques à un sol, c’est-à-dire d’avoir un sol vivant, qui va être perméable : il va y avoir de l’air, de l’eau qui pourra y pénétrer. Il va être un réservoir de biodiversité. 60% de la biodiversité est comprise dans les sols. »
Quentin Metge
« Nous, ce qui nous intéresse est éventuellement de cultiver des légumes si c’est au service de la recherche pour voir quelle est la contamination des légumes et quel est le risque pour la santé. » Caroline Niémant
« Plutôt que de vouloir faire du maraîchage, il faut peut-être faire autre chose : faire des fleurs, planter des arbres, réfléchir à la biodiversité, à l’écologie. Ce n’est pas qu’en mangeant des légumes qu’on peut être pollué, c’est aussi le fait de travailler la terre, de jardiner. Nous faisons des études, des scénarios pour savoir si le site est pollué, comment, à quel niveau et si le risque est acceptable ou pas. »
Quentin Metge
Quel public accueillir et comment ?
« On a tenté l’accueil d’événements festifs : ça a fait venir du monde mais vis-à-vis de l’imaginaire collectif sur le territoire, ce n’est pas terrible. (…). Les décibels d’une nuit ont pu complètement effacer les actions de 4 ans de travail. Il y a des tentatives et on expérimente. »
Massimo Hulot
Comment ne pas figer et rester en mouvement ?
« En préparant cet atelier ensemble, nous nous sommes aperçus que nous avons les mêmes approches mais pas les mêmes termes. Par exemple, programmation ouverte, c’est quelque chose que nous n’avons jamais proclamé mais notre directeur a toujours dit que « nous choisissons une direction plutôt qu’une destination »
Massimo Hulot
« Tous les projets sont ambitieux, très denses, tentaculaires en termes de programme. Au final, on peut avoir l’impression que cela n’aboutit pas. Le projet ne va pas là où l’on a souhaité qu’il aille. Le fait de travailler au niveau national de la Preuve par 7 m’a aidé à prendre du recul. Le projet du Lycée avant le Lycée a fait bouger les lignes ailleurs, un nombre incalculable de fois. Déjà la grande victoire de ce projet, en fédérant autant de gens autour d’une vision commune et d’une identité pour ce lycée, a été de créer un imaginaire pour d’autres, une jurisprudence, pour que ce lycée existe et soit implanté à Bagneux. Au démarrage, ce n’était pas garanti. C’est un lycée qui était réclamé depuis 50 ans. »
Caroline Niémant
« On utilise beaucoup le terme de laboratoire : chemin faisant c’est aussi un site où l’on découvre des questions, on innove, on en fait un laboratoire de la reconquête de la biodiversité, de régénération des sols, de création d’emploi, d’éducation populaire. On a différentes briques sur ce projet, qui s’ouvrent au fur et à mesure des actions menées. »
Massimo Hulot

Conclusion : 10 grands principes/10 propositions
À l’issue de cette deuxième Journée d’études et, à partir des différents échanges, Le Plus Petit Cirque du Monde a structuré 10 grands principes et 10 propositions qui irriguent les actions du programme Patrimoines et Architectures des Périphéries, tout au long des mois et des années de déploiement :
Principe 01
Les périphéries : laboratoires privilégiés pour inventer de nouvelles manières de faire la ville
Proposition — Inverser le stigmate : partir des banlieues comme centralités, lieu d’engagement et d’innovation – par exemple : l’AmuloP, musée du logement populaire
Principe 02
L’architecture : un art populaire
Proposition — Valoriser et développer les initiatives qui permettent de s’approprier collectivement les espaces : balades urbaines, fête dans les espaces publics…
Principe 03
L’architecture : un bien social partagé
Proposition — Favoriser l’émergence de lieux et de projets qui offrent un espace de dialogue et de travail collectif, comme les permanences architecturales – par exemple : utiliser le chantier comme un lieu de réunion des habitant·es, élu·es, ouvrier·ère·s, technicien·nes, architectes, acteur·trices du territoire
Principe 04
Le respect du déjà-là : un acte de mémoire et de construction de futurs projets
Proposition — Rendre hommage et garder en mémoire les lieux qui ont vocation à être détruits – par exemple : penser le réemploi comme outil de mémoire des anciennes conditions de vie, des vies qui ont traversé différents lieux
Principe 05
L’implication des habitant·es : un fondamental dans la valorisation des patrimoines des périphéries
Proposition — Donner la parole pour porter les voix et les récits des habitant·es dans le cadre de lieux et de moments dédiés et partagés, grâce à des outils de transmission et de valorisation des témoignages (éditions, podcasts, vidéos – par exemple : le podcast Les Concerné·es
Principe 06
La pédagogie : un élément central et structurant
Proposition — Documenter et partager les histoires, les transformations urbaines et les projets expérimentaux des périphéries afin de créer du savoir et des horizons communs
Principe 07
La réparation des sols des périphéries : un acte non négligeable
Proposition — Mettre en place des activités qui favorisent la réoxygénation des sols et le retour de la biodiversité
Principe 08
L’expérimentation en continu : du mouvement pour des projets urbains pérennes
Proposition — Penser une programmation ouverte qui évolue selon les propositions, envies et besoins liés au territoire et aux projets
Principe 09
De nouveaux imaginaires collectifs pour révéler et révolutionner les possibles
Proposition — S’appuyer sur des lieux et projets culturels du territoire dans les transformations urbaines pour générer, faire vivre des imaginaires partagés et en créer de nouveaux
Principe 10
Réaffirmer le caractère politique de l’architecture

Publié en avril 2026 par LE PLUS PETIT CIRQUE DU MONDE